Avant-dernier jour du festival et, si la lassitude est remarquable par son absence, la tentative de l’endiguer me gagne dès le matin. Inutilement, comme par sécurité. Deux portes de sortie : découvrir la programmation palestinienne qui met notamment en avant d’anciens films désormais restaurés, et une longue séance spéciale dite « expérimentale », substituant des contenus de fil d’actu aux films. Changer d’air, même pour un autre qui aurait un certain goût de sang.
Dixième sélection de la programmation Palestine
Le Rêve (Mohamad Malas, 1987)
Depuis le premier carton, une voix se fait entendre. Lointaine, résonnante. Un bref fondu ouvre le film sur une femme se tenant sur un balcon, la courte profondeur de champ ne laisse deviner que partiellement le paysage. Elle raconte un rêve : un jour froid, des vers du Coran dans le ciel, puis une foule qui clame qu’ils ont gagné. « Comment avons-nous pu gagner si vite ? » se demande-t-elle, terminant ainsi le récit de son rêve. Le Rêve, c’est le titre qui s’affiche désormais sur un nouveau carton à la fois en arabe et en français. Très vite nous sommes amenés à arpenter les rues bordées de maisonnées serrées, un chant lointain en off accompagnant la marche en caméra portée, et ce sera a peu près tout. Au meilleur sens du mot tout.
Le film de Mohamed Malas, tourné entre 1980 et 1981 dans les camps palestiniens au sud du Liban, est construit comme une visite à la rencontre d’habitants anonymes. Il traverse des rues, de petites places, prend parfois une voiture pour parcourir des chemins plus ruraux, un sillonnage toujours accompagné de chants. Ces traversées aboutissent dans des maisons, sur des terrasses ou au travail. Alors, une personne narre tantôt l’histoire de son installation au camp, tantôt l’un de ses rêves nocturnes. Quelques fois, les deux se confondent. Une femme s’occupant de ses enfants, une autre triant des pousses, un homme chez le barbier, un cordonnier, un activiste dans son bureau arborant un portrait rouge vif du Che, de nombreux hommes armés sur des lits de camp ou dans des tentes, de nombreux autres plus âgés qui attendent attablés, jusqu’au bouillonnement d’une imprimerie à plein régime. Ou bien ce plan hallucinant d’hommes sur leurs fauteuils roulants qui regardent depuis la plage le soleil rouge se posant sur la mer.
La déambulation dans les ruelles où nous sommes portés de rires hallucinés en empathies tragiques recréent la Palestine. Le pays, presque pas nommé, devient l’horizon d’un paysage idéel, vidé, comme une reproduction creuse ressemblant alors au décor d’un rêve. Le film fait de la Palestine un substrat comme un rêve, d’où en partie l’usage du singulier dans le titre. Le son est absolument support de la réalité : l’écho et le vent fondent un relief. Il met en jeu tout un spectre de présence et d’absence. S’il y avait une poésie du mixage, elle s’incarnerait délibérément ici. Par dessus, les cadres sont le second support de cette nouvelle poésie dont, si l’on devait y accoler une analyse littéraire nous pourrions dire qu’elle procède du naturalisme dans sa crudité et du surréalisme dans tout le tangible de son incarnation.
Le Rêve est sûrement l’un des plus grand film de réalisme psychologique que j’ai vu. Il assure sa pertinence en saturant le registre du psychologique sans jamais perdre de vue l’objectif politique, au contraire : il procède d’un détour, pour assurer un retour plus fort encore vers la réalité. En touchant à cette expérience commune de subjectivité qu’est le rêve (d’où là aussi le singulier), il corrompt les frontières de de-subjectivisation ou de dés-individuation qui se dresse mécaniquement chez les sujets hors-terrain. Qu’il s’agisse d’une exagération devenue ordinaire de la psychanalyse ou d’un fait implicite pour beaucoup, il y a comme une idée solidement établie qui veut que les rêves disent une vérité certaine (ou bien une certaine vérité) de ceux qui les produisent. Autrement dit, paradoxalement, lorsqu’il s’agit d’un rêve il n’y a plus de doute possible. Si c’est un pays dont on rêve, on ne le perçoit plus comme un projet idéel mais comme un horizon très concret de libération dans un sens qui unit le personnel et le collectif. Un habitant raconte sa rencontre onirique avec le général Nasser, s’adressant à lui avant de s’élancer vers le dernier effort de la libération nationale. Un autre aura rencontré Camille Chamoun. Un autre encore raconte avoir vu les silhouettes d’émirs disparus qui l’ignoraient hautainement. On rêve aussi des héros politiques.
En explorant et exposant cette commune singularité, Malas parvient à estomper franchement la distance matérielle qui configure habituellement la compréhension du sujet si concret, si loin, qu’est la guerre. Frappé par son ancrage, le film creuse un peu plus son empreinte. En filmant notamment les camps de Sabra et ceux de Chatila environ un an avant les massacres, le film vient accompagné de la question qui frappe le visionnage du poids de l’histoire : qu’en est-il resté ? Nous n’avons qu’une réponse, un film. Sur des gens, leurs histoires et leurs rêves. Trois territoires entrecroisés, où le réalisme documentaire termine de creuser une empreinte définitive.
Untitled part. 1 : everything and nothing (Jayce Salloum, 2001)
Jayce Salloum filme un entretien avec Souha Bechara, activiste communiste libanaise notamment connue pour sa tentative d’assassinat du général Antoine Lahd de l’ALS en 1988, ainsi que pour les dix ans de détention qui s’ensuivirent. Le réalisateur canadien la retrouve dans une chambre étudiante à Paris en 2001 (elle étudie alors le droit international à la Sorbonne), peu après sa libération.
Comment filmer un entretien important ? Conformément à toute attente on peut d’abord épurer la question et se demander seulement : comment filmer un entretien ?, car la réponse à cette question donnera toute sa place à l’importance de l’entretien. Jayce Salloum (se) permet de répondre, il montre qu’il suffit de simplifier encore le libellé et ne pas filmer un entretien, mais filmer l’entretien. Entendre par là, filmer l’établissement du lien entre la personne entretenue et la personne entretenante, prendre le temps de restituer l’élaboration des questions comme des réponses. Allons plus loin et posons même que pour bien filmer un entretien il faut carrément ne pas filmer d’entretien du tout. L’entretien est un lieu creux, une structure poreuse qui tente d’articuler une série de clichés confortant l’idée toute faite de ce que doit être l’exposition de quelqu’un à quelqu’un d’autre. Le plus souvent il s’agit d’exposer quelqu’un au spectateur, éventuellement à la personne qui lui pose les questions et encore plus éventuellement à celle qui tient la caméra. Un mode d’emploi poussiéreux, dressant un protocole obsolète et pourtant bien rassurant. Il titre : Ne paniquez pas, voici comment établir l’information par la discussion !
Ne pas filmer d’entretien mais l’entretien revient à laisser les placements de la caméra, les tentatives de cadrage pendant que les mots déroulent. Mis en un principe (aussi concis qu’il est limitant), on dira qu’il s’agit de filmer les difficultés de la rencontre pour que celle-ci apparaisse sous ses modalités au moins un peu réelles.
Avec cela, l’humanité fuse en débordant du cadre restreint de l’interview et dans le sillon de son geste peut s’accomplir la réalité des propos qui adviennent par le langage, en prenant le détour du film.
Évidement les réponses de Souha Bechara aux questions portant sur sa vie au Liban, son entrée dans l’activisme jusqu’à sa longue peine aux tortures répétées sont passionnantes en elles-mêmes. Évidemment ses formulations qui mettent en résonance la précision politique et le débordement poétique sont précieuses. Cependant, un tel récit est de nature à pouvoir être répété ailleurs et reconvertir sa valeur dans la multiplicité des entretiens écrits, des livres et des inspirations pour des pièces de théâtre de grande renommée (l’histoire de Bechara est l’une des inspirations principales de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad). C’est alors que l’investissement que fait Jayce Salloum du lieu-vide qu’est l’entretien révèle toute sa pertinence : il fait résonner tout un pourtour d’univocité. Souha Bechara et son récit au centre, la substance de leur rencontre partout autour. Seul ce contraste permet d’activer l’humanité réelle qui s’est jouée dans cette chambre en 2001. Le piège du langage, et les tâtonnements de formulation de Salloum en anglais (incertitude) ou en français (mauvaise maîtrise) ont un sens. Celui d’exister pour lui-même. Bechara construit des réponses dans une langue, un mode d’expression spécifique, que le réalisateur ne peut pas immédiatement comprendre. « Tu n’as pas compris tout ce que je viens de dire, mais… » s’amuse-elle. « Je n’ai rien compris à ce que tu as dit, mais ça avait l’air… ». répond-il. Le cœur de l’affaire. L’intérêt de la chose.
Je rate le dernier court-métrage, un autre film de Jayce Salloum, afin d’avoir le temps de me rendre à la séance spéciale à quinze minutes d’ici. Les horaires s’entrecroisaient, j’ai choisi de ne pas choisir.
Séance spéciale : Le Réel Déborde (par la revue Débordements)
Seconde séance « spéciale » à laquelle j’assiste pour ce festival, organisée par la revue Débordements. Le réel déborde et se répand par-delà les cadres du cinéma.
Arrivée dans la salle, un regard vers la scène. Un téléphone au centre, devant l’écran et incliné vers lui, sur un fin trépied. L’écran projeté de ce téléphone s’étale derrière, format vertical, fond d’écran remodelé pour l’occasion. Les widgets disposent un compte à rebours, l’heure se décolle du fond d’écran en grands chiffres translucides. On s’intéresse ici à la pensée critique, et un peu désamorcée, du contenu réseaux sociaux. Le téléphone va servir de totem de médiation entre l’universel-collectif et le singulier, un objet (presque) factice de passage entre nos projections de chambre-à-coucher et celle particulièrement serious business de cette salle de cinéma. Décaler, c’est un peu désamorcer mais aussi déplacer pour regarder différemment.
Que dire sur les éclats de réel qui nous parviennent sous la forme du contenu en flux canalisé/catalysé par les médias sociaux ? Les trends, une terminologie actualisée pour définir un courant, donc une chaîne de sens qui passe entre les mains de tout un tas d’individus qui participent, pour sûr, au réel. Les memes, notre version de l’Icône, qui fait communauté en tant qu’elle donne moins à lire des paroles en propre qu’à décoder tout un meta-texte qui active de fait un trait d’union culturel. Le fil d’actu, un hublot privilégié du siècle pour investiguer soit ce que des individus hors-canaux de production produisent d’audiovisuel sémantique, soit pour échantillonner ce que la structure-réseau veut nous donner à voir. Quoi de plus signifiant que le contenu en flux dans une organisation sociale dont le flux justifie l’infrastructure et carbure la superstructure ?
Donc le lifestyle, les vidéos satisfaction, l’IA, le brainrot, la propagande, les cents degrés de la violence, donc les rires amusés ou circonspects, donc le sentiment de se situer entre le terrain connu de ce qui fait le siècle et celui, vague, de ses excédents les plus indigestes. Le réel déborde et nous en examinerons les grumeaux.
La séance consiste en un fil de vidéos qui passe du portable à l’écran, un membre de l’équipe de Débordements la présente par la lecture d’un texte de sa main suite à quoi un bref échange avec le public est ouvert. On lance les vidéos par l’application galerie du téléphone qui abrite les différentes compilations. Les galeries sont construites autour de plusieurs vidéos d’un même genre, plusieurs genre regroupés dans une catégorie. J’en note quatre, sans me souvenir s’il y en avait davantage.
1- Les étranges satisfactions.
La satisfaction fuse et porte avec elle l’étrange vague-à-l’âme, indéfini entre la culpabilité et le malaise physiologique. Des découpes nettes d’objets colorés, de gâteaux molletonnés. Mais aussi des retraits de boutons, que l’on perce, que l’on arrache. Des points noirs ou des choses un peu plus purulentes, qu’on chirurgise sur un vrai visage ou sur un mannequin modelé à cet effet. Plus loin, il y aura aussi l’avalement goulu d’aliments farcis, qui laisse un arrière goût de sucre ou de gras en bouche de qui regarde, avant de terminer sur une haleine de ferraille avec les vidéos de satisfactions industrielles ; machinerie ouvrière qui tombe juste, rechargement automatique d’un barillet.
S’arrêtant un instant sur les vidéos de perçage & retrait de boutons (l’IA fait déjà une petite incursion pour nous modéliser le phénomène en grand et en bien lisse), je m’interroge sur un aspect. Les vidéos semblent procéder de la satisfaction pour le retrait, l’extraction maniaque, et non pour le soin. Le point noir enlevé laisse un creux dans la peau, le bouton purulent une plaie rougie. S’il y a satisfaction, c’est malgré la cicatrice, la blessure bien visible, le trou béant en dernière image de la vidéo. S’agit-il de préférer le vide au sale ? De préférer la blessure à l’impur ? En même temps s’applique la logique (et donc l’esthétique) de l’hygiénisation. Le temps de l’opération est posé sans catastrophe, elle est (l’opération, ou la catastrophe?) méthodique, chirurgicale.
Il n’y a pas de masque ou de trouble jeu, l’étrange satisfaction en question est celle de la passion triste (c’est un euphémisme) de l’épuration. Le goût maniaque du retrait chirurgical et maîtrisé de ce qui ressort, ce qui est sale, ce qui est inélégant, ce qui est en trop, ce qui ne fait pas place nette, ce qui dérange. Il faut que ce soit homogène, insouillé donc pur, qu’importe s’il faut que ça saigne. Parce qu’on préférera le vide meurtrissant de la plaie ouverte à la tolérance du corps étranger. On pourra même étrangement en jouir.
Je range ce sentiment dans la catégorie que je désigne comme les petits affects fascistes du quotidien. Pour partie connexe avec ce que décrit Byung-Chul Han comme thanatocapitalisme, la pulsion de mort généralisée par le système de production, qui coule dans les goûts pour la transparence désorganée, la froideur automatique du qui-tombe-juste et la rationalité (de raison, de rationnement aussi) appliquée comme système contre le vivant. Cette pensée permet de retrouver « l’industrie satisfaisante » et ses reels. Les petits affects fascistes du quotidien vont du goût pour l’épuration faciale à la fascination hypnotique des machineries de guerre, du plaisir de voir sa voiture bien garée à une éventuelle playlist du bruit des bottes en ASMR. Fascistaesthetic.1
2 – Images du monde.
L’écart thématique se fait un peu plus ample. Des images qui viennent du monde (entendu comme un ailleurs qu’ici), et des images qui reflètent le monde (entendu comme un partout dont là). La première série de vidéo s’invite entre les deux, voici un homme révolté contre le Complot©. Muet sauf son inquiétante musique de fond, le créateur se met en scène comme détective suspicieux derrière son ordinateur portable, et trace des ponts invisibles à l’aide d’un montage dynamique passant de Bad Bunny à la figure du lapin dans l’ésotérisme sataniste, de la représentation d’entités asexués dans le démonisme (Baphomet je crois ?) aux revendications LGBT. Makes sense.
Comme un besoin de narration qui se fait sentir… Pourtant, un récit bien rythmé de révélations qui accrochent le spectateur consiste en art de la coïncidence. La coïncidence qui frappe, celle qui satisfait étrangement parce qu’elle tombe juste, qui débloque. Celle qui provoque une sensation presque physique de complétion, de connexions qui s’embouchent bien. Mais l’art de la coïncidence, c’est l’art double :
– du sens sans la logique. Il ne s’agit pas du fait que la coïncidence ne fasse pas véritablement appel à la raison (d’une certaine façon, c’est même le cas au sens kantien : dans la raison en acte contre la raison explicite) mais bien en-dehors de toute expérience de logique.
[A + B = C] ne fonctionne pas par le raisonnement logique comme langage commun, mais parce que l’énoncé [C provient de l’addition de A et de B] fait sens du point de vue narratif. Autrement dit, l’idée de la révélation (et ses effets sur le spectateur) précède absolument la démonstration de la coïncidence qui aboutit à la révélation. Elle n’est pas donc pas révélation, mais répétition et cérémonie.
– du récit audiovisuel anti-cinématographique. Au niveau de la vidéo, la construction est celle du point de contact. On met en contact deux faits, deux idées, deux atomes de réalité. Le contact sans le montage (qui n’associe pas mais qui articule, qui ne met pas en contact mais en-suite). L’accumulation sans la dialectique.
Lors du débat, une personne dans l’assistance s’interroge : « Je ne sais pas s’il n’y a que des personnes ayant un sourire en coin qui regardent ou si ce sont de vrais complotistes. » Y a-t-il de faux complotistes ? Puisqu’il opère la dimension sensationnelle (aux deux sens de sensationnel) de la coïncidence, traduit par une pratique audiovisuelle stricte, ce registre vidéoludique ne fonctionne-il pas comme tous les autres ? A savoir, il n’existe qu’en retour des aspirations à son effet, et il se nourrit de tous les regards pour se perpétuer.
Deuxième série de vidéo. L’IA arrive par la mer, sur un scooter, avec ces vidéos de cargos vidés par les tempêtes au large du sud-ouest de l’Inde. Les containers sont butinés, le magot est aussi vaste que des écrans 4K, des smartphones, des tours d’ordinateurs dont les lumières RGB tournent à plein régime, des snacks, un trésor et même un éléphant. Ces vidéos sont le contre-champ (ou plutôt la suite dans le montage) des premiers reels saveur thalassophobie, immenses bâtiments qui chavirent sous la tempêtent creusant des montagnes dans les vagues, chants nordiques en fond. Cette phobie marine revient encore une fois aux étranges (dis)satisfactions. Une émotion forte qui contraste la légère et tendancielle atrophie générée par le flux. Dans ce contexte, le petit malaise devient un petit plaisir de se sentir vivant et, en plus, on aime à se faire peur comme d’habitude. Quelle peur ? Celle de l’immensité, de la perdition, donc de sa propre échelle et de l’impuissance qui en découle fait naître un vertige. Nous regardons des reels pascaliens !
On pense aussi à l’effusion symbolique de l’icone qu’est le container. J’écris rapidement « fétichisme de la marchandise au sens représentatif strict », le rédacteur de la revue énonçant la présentation en question cite Engels sur le commerce maritime, dont acte. La lecture coloniale se fait également évidence, quitte à prendre au sérieux le récit ne pourrait-on pas dire que la tempête (qui renverse ces bateaux d’Ali Baba à mi-chemin des rayons commerciaux du centre impérialiste) pondère l’inégalité humaine ? Il faudrait au moins ça.
3 – Cerveaux pourris.
Nous avançons en plein sur les terres inhospitalières (vraiment?) du brainrot dopé à l’IA. L’illogique, le spontané et le néo-primitivisme de l’humour brainrot servi dans une incarnation inhumaine. Pas de jugement de valeur, bien que je pourrais tout à fait sans m’en vouloir, mais l’humour-IA a comme composante essentielle le fait d’être désinvesti de toute incarnation humaine. Pour une part, c’est que la reproduction à faible coût (d’utilisateur, pas de ressource infrastructurelle) d’esthétique cartoon sur des histoires sérieuses-trop-sérieuses produit toujours son effet. D’autre part, peut-être aussi que tout un apparat sémantique se forme dans l’écart entre le calculé et l’incalculé de la vidéo IA. Les bugs, glitchs, changements graphiques brutaux qui entaillent le récit ajoutent précisément un décalage absurde imprévisible pour un auteur humain, qui dynamise le ressort comique de base. Côté humain, l’insistance sur des récits parfaitement violents et aberrants (un trope répandu est celui des grossesses issues d’infidélité brisant des couples autour de figures féminines démonisées) creusent un contrepoint aux visuels lisses et enfantins (des chats humanoïdes, des personnages de dessin animé, ou les protagonistes des pubs Oasis qui auraient mal tournés à l’âge adulte). Des décalages parfaitement accumulés pour générer de la rupture humoristique à la chaîne, ou bien un grand program crashed de la fantômachine à générer des récits qui vomit désormais des prototypes de sous-produits narratifs demeurant, accidentellement ou surprenamment, viables du point de vue économique ?
« Non-sens et trop plein », je note cette expression tirée de la présentation d’un.e membre de la rédaction. Je ne sais plus quels mots entourent cette expression, mais elle est parfaitement juste en elle-même. De plus en plus de citoyens ont soif d’histoires qui ne sont plus des histoires, mais des accumulations d’étapes signifiantes. Le nouveau grand combat de la narration contre la physique.
Une préfiguration de cet étrange phénomène s’écrivait déjà sous la forme de consignes aux scénaristes employés par la superstructure Netflix. Les récits doivent s’articuler autour d’étapes plus simplement perceptibles, les structures narratives doivent être saillantes, les phrases plus littérales et les dialogues constituer la forme principale d’écriture. Ne pas hésiter à faire dire les personnages un historique de la situation, leurs motivations, leur réalité intérieure. Tout dit, tout clair, tout passe. L’objectif : pour que les séries améliorent leur watch-time, correspondre aux critères de l’attention. Pour ça, il faut que la série soit lancée par l’utilisateur (c’est le travail de la phase promotionnelle) puis qu’elle soit non pas relancée mais non-interrompue (merci aux progrès de l’infrastructure VOD) (et c’est là le travail de la phase scénaristique). Pour ne pas être interrompue, il suffit qu’elle injecte une dose suffisante et régulière d’intérêt narratif et surtout qu’elle ne heurte rien. La difficulté à appréhender clairement le contenu heurte le premier principe énoncé, celui de l’intérêt narratif. Le spectateur ne doit plus comprendre, mais appréhender, cela suffira. D’ailleurs, la note aux scénaristes évoque clairement le principal risque à l’appréhension : la rupture dans la chaîne de simultanéité. En clair, il faut éviter que le spectateur ait à interrompre son activité engagée simultanément au « visionnage » de la série. D’où la demande à avoir des dialogues plus clairs et plus répétés, qui n’hésitent pas à résumer verbalement les enjeux. Cela doit pouvoir être appréhendé sans être regardé, en restant sur un téléphone ou sur une autre page durant l’écoulement de l’épisode et de son watch-time statistiquement parfait. La narration – et son industrie – contre la physique, la physique de l’attention physiologique.
De l’autre côté du rapport au physique, un fil se tend entre le contenu des cerveaux pourris et le thanatocapitalisme cité plus haut. La peur de l’organique, et donc la perverse attirance pour le désorganique. Le « brainrot », littéralement pourrissement du cerveau. Attirance cynique, « dégueu », attirance in fine. Et puis presque l’inverse, des vidéos de conseils pratiques qui s’énoncent par des objets qui nous parlent en nous grondant : les noisettes vous parlent, les légumes d’été vous parlent, le linge sale vous parle, les revenus d’impositions vous parlent, le sperme ou la merde vous parlent aussi. Étrangement, avec « l’IA vous parle » et ses rendez-vous, il y a comme un curieux retour au réel par rapport au brainrot pur. Comme une déviation du lifestyle ayant changé de bord esthétique ; les conseils pratiques de-bon-sens/de-tous-les-jours/de-grand-mère ne s’énoncent plus via des esthétiques parfaites de maisonnées léchées aux propriétaires soignés-parfaits mais depuis l’espace numérique inexistant d’un décor de dessin-animé. Plus de ton accueillant, épuisant de bienveillance ou de professionnalisme mais une engueulade bien infantilisante. Pourquoi pas, quelque part j’aime mieux. L’IA permet de se mettre à hauteur d’homme, après l’inaccessible réussite sauce Instagram (rires). N’oublions pas que face aux débordements physiques de la consommation généralisée d’héroïne, l’industrie à vendu la cocaïne comme contrepoint. Effets contraires, alternance bienvenue, le tout servi au nom de la toxine du flux.
Un spectateur intervient pour questionner la monétisation, comment les recettes se calculent-elles après un tel investissement du flux ? Malheureusement, la question n’est peut-être plus là. Il ne s’agit plus tant d’exploiter le « temps de cerveau disponible » afin de le rentabiliser en capacité ou inclinaison à consommer, mais bien de le pourrir. De l’investir, le saturer, et le détruire.
4 – Contre-ironie.
Le « core » définit le « cœur » au sens de noyau, de centre, de condensé essentiel principal. Dans son usage commun, le « core » tend à s’approcher de « l’aesthetic ». Il définit l’archétype d’une situation, d’un mouvement situé ou d’un sentiment diffus. Un cadre de contenu mémétique idéal donc, puisqu’il permet de faire suivre en fil tous les petits éléments significatifs évoquant les mouvements d’une culture commune. Le « 80’s core » identifiera les traits saillants de l’aesthetic de la décennie concernée, le « college core » format E.U donnera à voir l’iconographie des universités tout comme l’« horrorcore » faisait graviter autour de lui les éléments classiques du cinéma d’horreur.
Systématiquement tourné vers le passé, le « core » procède du registre et donc bien souvent de la nostalgie. Il évoque avec une légère émotion teintée d’humour sarcastique (à moins que ce ne soit l’inverse) les coutures d’un monde précis où tout paraît simple, codifié, fonctionnel. Dans l’écume des temps présents, en prise au bouillon de l’identification, il s’amarre avec un noyau bien dense des identités remarquables qui unissent culturellement et font sens. Vient alors le « hopecore ». Premier retournement, qui est celui de la réappropriation pour changer de cible. Des havres de paix de quelques secondes au milieu du chaos. Je me souviens de deux vidéos YouTube qui m’avaient marquées adolescent, publiées il y a 15 ans. Le champion de tennis japonais Matsuoka Shuzo déclinait ses encouragements à l’anonyme spectateur : sur une montagne, il demandait si l’on vivait « seulement jour après jour ? » ; en plein ramassage de palourdes, il nous demandait de ne jamais abandonner. Ces vidéos me sont revenues il y a trois ans lorsqu’elles étaient remontées avec un simple riff d’une guitare électrique solaire en fond, c’était la base esthétique et sémantique du « hopecore ».
Puis vint le « corecore ». Prendre un grand recul sur la tendance des tendances pour qualifier notre époque, notre esthétique : celle de la tentation nostalgique des trends, et du besoin d’interrompre momentanément le flux. Dans le « corecore », des choses simples. Des gens qui énoncent des choses simples, cassant le rythme. Doublement inversif du suffixe. Le noyau des noyaux, au cœur du cœur. Le souvenir ne s’énonce que depuis le temps présent. Plus rien n’est lointain, tout est ici. Nous sommes dedans.
Sur la note récapitulant les horaires des séances réservées sur mon téléphone, je confonds 19h et 19h30 et rate les courts-métrages à la BULAC. Je m’en rends compte une fois arrivé dans la bibliothèque, face à une porte fermée. Tant pis.
- Je ne parle pas ici d’un glissement idéologique qui s’activerait chez les sujets de ces goûts. On aurait bien du mal à identifier une pente, et elle me concernerait aussi malgré mon attention à ce type d’affects. J’évoque plutôt les contours de la grande fabrique des émotions et des perceptions que constitue le complexe militaro-industriel. ↩︎





