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  • Écrans du Réel #04 : jeudi 26

    Écrans du Réel #04 : jeudi 26

    Il fait un peu moins chaud que la veille, et on aurait presque l’impression que les grandes lignes divergentes des documentaires dessinent, à bien y regarder, une certaine homogénéité entre les films. La mise en relief du sensible passe par la netteté de l’image clinique ou la dégradation des aberrations du support physique. Je prévois beaucoup de films, chercher à faire vaciller le socle. Restent les au-delà et les entre-deux vers où fuient les questions de cinéma. Chercher des trajectoires, même point de départ, différente cinétique. Je retrouve l’amie qui accompagnait mes projections du mercredi. Une grêle paradoxale était tombée pendant mon trajet. On déjeune des sandwichs libanais debout sous un porche, on se dirige vers une sélection de courts-métrages en compétition et j’ai l’assurance des spectateurs incertains.


    Deuxième programmation des films en compétition

    Narrative (Anocha Suwichakornpong, 2025)

    Anocha Suwichakornpong pose une idée claire, aux contours bien délimités, mais dont on aura bien du mal à faire le tour.

    En Thaïlande au printemps 2010, le mouvement social mené par le lui-aussi-très-clair ‘Front national uni pour la démocratie et contre la dictature’ et ses ‘Chemises rouges’ engage son dernier tournant. Faisant suite au coup d’état militaire de 2006, les manifestations s’intensifient et notamment à Bangkok. Le 10 avril, les forces armées et la police royale décident de faire feu sur les manifestants : une vingtaine de morts, une huit-centaine de blessés et l’inutilité de poursuivre toute discussion est posée comme un état définitif des faits par le gouvernement. Plus de quinze ans plus tard il n’y aura toujours aucun procès, aucune enquête. La couleur nominale du ‘Samedi noir’ devient pour toustes les concerné.es celle du deuil comme celle du silence et de l’inertie d’une histoire mise dans l’impasse par le pouvoir. La réalisatrice se propose alors de réaliser un procès fictif autour de membres des familles de victimes, d’avocats et d’acteurs. Pour préparer ce long métrage, elle a recours à des ateliers où s’exerce la parole et l’écoute des membres des familles. Dans un plateau de tournage blanc, lumineux, différentes dispositions de récits, discussions, réceptions et informations adviennent. Cette préparation filmée donne lieu à Narrative, œuvre-trace d’une cinquantaine de minutes, préparatoire au long-métrage encore en cours de réalisation.

    La réalisatrice fait de l’espace, elle simplifie sa mise en scène afin de créer l’espace nécessaire à ce que la parole advienne. L’épuration est comme un double geste de pacification et d’invitation à la présence. Le film (ou « l’œuvre » comme Suwichakornpong semble préférer le dire, comme si sa nature connexe à un film plus abouti dépouillait le métrage de sa forme filmique) constitue un amalgame des traces de la recherche, comme un carnet de notes en cinéma, donnant ainsi un double sens à son titre. Narrative dans son contenu, qui se concentre à vif sur les modalités d’existence des discours. Narrative aussi dans sa fonction, comme on titrerait le feuillet d’un dossier de production contenant précisément le narratif du film à créer. Au regard du premier plan, il me semblerai malhonnête de cacher que le caractère brut de ces terrains de parole a largement attaqué mon attention durant ces cinquante minutes. Une oscillation qui vient pour une part évidemment à l’aléatoire des conditions de visionnage, mais pour une part aussi d’un principe quasi physique que j’énoncerai comme le fait que la parole, même vivante, demeure toujours une distance.

    C’est justement là tout l’intérêt du film que de permettre de rendre saillant à quel point des paroles sur un évènement, même aussi brûlant d’hypermatérialité qu’un massacre de manifestation, restent d’une nature absolument différente des évènements eux-même. Des mots n’ont au final, pas grand-chose à voir avec l’évènement qu’ils décrivent. Plutôt que d’étendre la question au débat ontologique de la pensée du cinéma en se demandant qui de l’image ou du mot d’un phénomène est plus ou moins proche du phénomène, le film me semble ouvrir sur un questionnement bien plus précis et pertinent sur les productions très concrètes de la « Justice ». En sautant sur le nerf de la question, j’écrirais que cette distance entre paroles (narratives) et faits (politiques) ouvre sur l’étrangeté de l’incarnation de la justice.

    Narrative, en préparant un film de procès, met en scène les étranges modalités que la société des modernes à choisi pour savoir « rendre un jugement ». Le (vrai) procès comme son double factice procède nécessairement de l’éloignement. Il est admis qu’il convient de juger des faits à distance des faits et de leur matérialité. Cette matérialité, les traces physiques de l’évènement qui s’est concrètement produit, ne parvient au lieu du jugement que par le biais d’enquêtes, de rapports ou de témoignages. De narratifs, donc. Il est donc admis qu’il convient de juger des faits sur de la parole. Pour le procès qui le concerne, le film de Suwichakornpong dédouble l’éloignement et l’annule en même temps. Loin du lieu de justice ‘politiquement assermenté’, l’opération de détermination du jugement de justice est le même. La frontière entre fait et justice se simplifie pour qu’il ne reste que le mur arbitraire du légal, distinct du juste. Il ne reste, au fond, que des faits et des jugements sur des faits.

    Si l’idée qu’un film puisse empêcher des crimes est difficile à tenir, il est en revanche bien plus évident qu’un film puisse participer à ce qu’on nomme rendre justice. (ce qui convoque les idées proposées à propos d’UN CRI DANS LE NOIR). Cela concerne surtout le cas où on considère que la représentation est un enjeu de justice. Parfois, quelqu’un écrit qu’une représentation est un préalable à toute justice, et qu’une entrée dans le champ peut suffire à un dépossédé-du-droit-à-être de reprendre possession de son existence. Une sortie extirpée du monde de ténèbres hors-champ qu’est la censure. Le choix du champ, c’est de la politique. Puis, tout ce qui se déroule dans le cadre, c’est du politique. On dira ça bien que l’action politique ne commence réellement que là où le cadre s’arrête.

    On s’étonne alors de lire : « Narrative une œuvre complémentaire à mon prochain long-métrage de fiction qui mettra en scène un procès fictif des évènements qui ont eu lieu en Thaïlande en 2010. » La censure est repoussée sur un flanc, la parole a pris place, le jugement advient et ce n’est donc pas le procès mais le tribunal qui est fictif. D’un point de vue de cinéma, pourquoi (comment?) considérer qu’un film qui met en scène un faux procès est une œuvre de fiction ? Du point de vue de la philosophie politique, c’est là l’endroit où l’on peut poursuivre le décollement que le film s’applique à faire. On décolle ici les deux effets de la justice vis-à-vis de son propre principe : la justice est un résultat objectif (qui prend matérialité suite à une décision de justice administrativement ingérée dans le système, policièrement appliquée, politiquement appréciée). La justice est aussi un phénomène bien moins palpable, une production dans l’ordre social qui active chez d/l/es citoyens des sentiments, des affects, des constructions de visions du monde, des possibilités d’action et des possibilités de mise en récit. Par là, est-ce qu’il y a un sens à considérer qu’un procès fictif, en film, ne produise véritablement rien de l’ordre de la justice ? Je pense que non.

    J’essaie de me figurer la place que prend le point de vue de l’auteur lorsqu’il n’est que l’architecte de la structure par laquelle advient des paroles qui ne lui appartiennent pas. « Le film montre un point de vue, le mien, mais en montrant clairement qu’il s’agit d’un film chacun peut avoir son interprétation. » La libération de la parole supporte-t-elle qu’on ne lui offre qu’une fenêtre, plutôt que l’abattement des quatre murs plus le toit ? Sûrement, si cette fenêtre une brèche. Sûrement pas, si elle n’ouvre que vers une autre pièce vide.

    Shot / Reverse-shot (Radu Jude et Adrian Cioflâncă, 2026)

    Une image fixe en noir et blanc.

    C’est une photographie d’Edward Serotta prise dans la Roumanie des années 1980, le journaliste américain y était alors venu sous le prétexte d’immortaliser la politique des monuments mémoriels de la Seconde Guerre. Rapidement c’est bien plutôt la vie des citoyens sous le régime communiste, notamment celle des communautés juives, qui attire son œil. Il se met donc à photographier à la volée ou bien en mettant en scène des moments de vie entre les citoyens roumains, des paysages parfois, ou des bâtiments. L’iconographie traditionnelle défile : les queues devant les magasins rationnés, les moustaches sous les chapkas, un retard technologique sensible. Nous sommes entre 1985 et 1987. Pourtant, bien souvent des sourires. Les mises en scènes ne semblent pas catastrophées. Notre homme serait-il bien intentionné, pour un photographe américain au travail dans un pays du bloc ennemi ?L’histoire derrière ces photographies en diaporama rigide, c’est Serotta lui-même qui nous la livre par le biais d’une voix-off libre et claire, comme si on la tenait d’un entretien. Il s’interrompt et laisse place à une seconde voix-off, qui lit plus qu’elle ne parle, méthodique et procédurière. Cette rupture marque l’enchaînement des deux parties du court-métrage, qui répond à la bivalence qu’indiquait le titre.

    Champ : les photographies de Serotta, le récit de son voyage en Roumanie, l’évolution de sa déambulation de photographe qui part du prétexte des monuments pour finir par se plonger dans la vie des communautés roumaines.

    Contre-champ : le rapport de la Securitate surveillant le périple de Serotta, décrivant leur investigation sur le degré d’activisme et subversion que le journaliste représente, appuyé par des photographies de ce dernier prises par les agents du service. Un champ/contre-champ tout à fait littéral et tout à fait politique, dont la simplicité est soulignée par le procédé : partie 1, photos à l’image, voix-off au son / partie 2, photos à l’image, voix-off au son.

    La mise en scène de la recherche est servie par l’humour que ce retournement provoque. Le film constitue ainsi une belle mise en avant du triptyque de valeur qu’on peut accorder à l’archive : produit historique, produit de l’histoire, produit de la recherche. Dans le même temps, il opère un retournement circulaire du petit goût de la surveillance. Les observateurs, qui les observe ? On pose la question doublement. Le photographe (qui est un observateur professionnel) observé par les agents, et la sécurité que ces derniers incarnent observée par l’historicité (donc par le spectateur).

    De là se dégage une insidieuse question sur la valeur photographique au regard de son objectif d’observation. Qui est le meilleur metteur-en-observation photographique de la réalité entre Serotta et la Securitate ? D’un côté, une paire d’agent prennent, agrafent et traitent une série de photographies mal cadrées car prises sous le manteau. Elles ne consistent qu’en Serotta, ce qu’il fait et où il est. Informations minimum pour permettre l’objectif : suivre un homme. Elles seront ensevelies de poussière sous un carton. De l’autre, un photographe-artiste volage met en scène des visions qui lui apparaissent sur une réalité qu’il entame à peine. Quelle est la photographie la plus juste ? Je me dis alors que la galerie de photographies fixes que constitue le film est loin d’être inintéressante. Le rapport de la police secrète sera éloquent : il ne s’agit guère d’un ennemi politique, ses intentions semblent honnêtes, mais un manque cruel de sagacité et de capacité d’information rendrait (selon eux) nécessaire que le Parti lui communique quelques sources afin de se faire une idée plus juste de la société roumaine et de son histoire.

    Finalement, il y a quelque chose de définitivement ternaire, à rebrousse-poil de ce que l’élégante géométrie symétrique du titre veut indiquer. Il y a une chose, l’autre, et un entre-deux béat dans lequel s’engouffrent notamment les flots de parole qui ne constitue pas la matière la plus intéressante du court-métrage. Voire qui en bouchent un peu la perspective. Cet écart est tout entier enfanté par le rythme. Plutôt qu’une confrontation automatique et mécanique (plan/contre-plan dont la conflictualité serait produite par la réduction du temps d’écart dans le rythme du montage), le court-métrage est divisé en deux. Toute division par deux invitant au multiple.

    C’est dans la comparaison des natures photographiques qu’un ailleurs se présente. Un ailleurs de (que ?) la machinerie.


    Je file place de la Sorbonne pour imprimer et relier un texte. Mal préparé, le temps file et la séance de 16h30 semble de moins en moins accessible. Elle devait faire la transition jusqu’à la séance de 19h30. Aucun film du Réel entre les deux, tant pis, qu’est-ce qu’un autre écart au documentaire peut faire de mal ?

    Rétrospective Seijun Suzuki au Reflet Medicis, Les Fleurs et les Vagues passe à 17h45. Mon amie me quitte, un autre la remplace au dernier moment. On regarde ce film dont nous n’aurons pas l’occasion de discuter, on s’éclipse un bref instant pour aller récupérer nos places pour le documentaire suivant. Ça va être juste.

    Dès le lancement des crédits, on regagne le Réel en passant formellement d’une salle à l’autre.


    And the Moon Sets Over the Temple That Was (Justin Jinsoo Kim, 2025)

    Le réalisateur Justin Jinsoo Kim fait trois fois face. Face à une montagne, le mont Namsan, face à des statues de Bouddha décapitées, face à son pays. Dans cet ordre.

    A la manière qu’à Justin Jinsoo Kim de placer manuellement une photographie en surimpression qui sur-cadre le plan, le film compose une succession de face à face en légère transparence pour laisser entrevoir leurs recoupements. Nous voyons d’abord la montage inerte, aux arbres agitées par les vents, puis les statues silencieuses. Des plans larges, fixes, le son direct qui coule doucement comme pour se faire tapis. Tout orientalisme mis soigneusement de côté, la mystique s’impose ainsi dans son appareil le plus authentique : une statue anonyme (dont la décapitation ouvre à des visions plus brûlantes encore) posée au milieu de la nature vibrante, et tout est possible. C’était déjà le cas en Grèce, et la stupeur n’est pas inconnue aux générations de creuseurs de sols italiens qui ont déterrés les ruines de leurs temps ensevelis. Se tenir contemplateur d’une statue soutient l’inquiétante admiration que la figure silencieuse nous inspire. Pire encore qu’une image ! Un bloc muet, la masse du passé.

    « Voilà donc qu’en travaillant Jean Coll qui y allait de tout son cœur, il conne un coup de pioche et j’entends bimm… comme s’il avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voilà qu’il paraît une main noire, qui semblait la main d’un mort qui sortait de terre. Moi, la peur me prend. Je m’en vais à Monsieur, et je lui dis : – Des morts, notre maître, qui sont sous l’olivier ! Faut appeler le curé. – Quels morts ? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plutôt vu la main qu’il s’écrie : – Un antique ! un antique ! – Vous auriez cru qu’il avait trouvé un trésor. Et le voilà, avec la pioche, avec les mains, qui se démène et qui faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.

    – Et enfin que trouvâtes-vous ?

    – Une grande femme noire plus qu’à moitié nue, révérence parlée, monsieur, tout en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps des païens… du temps de Charlemagne quoi !

    – Je vois ce que c’est… Quelque bonne Vierge en bronze d’un couvent détruit.

    – Une bonne Vierge ! ah bien oui !… Je l’aurais bien reconnue, si ç’avait été une bonne Vierge. C’est une idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs… On dirait qu’elle vous dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant. »1

    Face aux statues sans yeux, le réalisateur ne baisse pas son regard. Il le déporte à côté. Silencieusement, par le biais de sous-titres déliés de toute voix, de nombreux à côtés surviennent. Au-delà des images fixes de Namsan, des fils rouges partent de nul part pour aller partout. Des fils coloniaux depuis les expositions universelles qui partent vers la Corée, et qui prennent les détours de l’art avec Debussy dont une musique, et son titre, son empruntée au cœur du long-métrage. Des connexions fortuites mieux que des hasards, qui donnent à la diversité des fenêtres de décadrages toute leur beauté. Cette beauté, qu’on nommerait volontiers celle du tissage historique, est renforcée par la dissémination de ces paroles écrites sur l’écran, sans personne pour les narrer donc sans voix pour les lier. And the Moon Sets Over the Temple That Was est bien un film d’ouverture, de tentative. Il confie son principe à l’incalculé du geste. Il dresse en contrepoint les modélisations étranges de la cartographie numérique, jusqu’à conclure le film par un long arpentage des sentiers en off wall. Les prises de vues fixes et silencieuses du temps présent, les histoires immatérielles du passé et les volumes virtuels en cours de développement sont les matériaux mobilisés pour organiser le point de vue : celui d’une investigation. Une investigation vers une cartographie.

    Enquête ou recherche ? La démarche dépend de la nature de l’objet introuvé. Vaporeux, mais dont l’empreinte demeure saillante, l’impression me gagne que Justin Jinsoo Kim est à la recherche de l’âme de son pays. J’aimerais écrire pays comme paese, qui permet de souligner l’articulation un peu incertaine entre ‘pays’ au sens de village (qui s’utilise encore en vieux français familier) et comme géographie nationale. Habituellement une abstraction, rendue ici plus cohérente par l’épreuve coloniale. Les bouddhas sans tête figurent ainsi une histoire à l’identité effacée, des restes anonymes et mystérieux. L’antique pays de Silla est évoqué, ainsi que les rapports entre inspiration et rejet qu’ont suscité l’art et l’artisanat de Joseon en Occident via les expositions universelles.

    L’insistance, en dernière partie du film, sur les rites de montagne demeure assez flottante. Il y a bien une dynamique entre la religion, l’ancestralité, les rites et les encrages. Le positionnement du réalisateur face aux grands mouvements de ces rouages est géométriquement claire : il se tient de face, en observation. De face, trois fois. Aussi pendant le visionnage, l’architecture des cadres de ces face à face (et notamment ceux qui montrent les statues de Bouddha) m’évoque la théorie de la perspective sur les conditions d’observation dans la philosophie de l’art de Goodman. « Le comportement de la lumière ne corrobore ni notre manière habituelle de rendre l’espace, ni aucune autre.2 ». Le sous-chapitre qui suit dans le livre du philosophe est celui sur la sculpture.

    1. Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille (1837). ↩︎
    2. Nelson Goodman, Langages de l’art (2005). ↩︎

  • Écrans du Réel #03 : mercredi 25

    Écrans du Réel #03 : mercredi 25

    Troisième jour du festival et le mouvement rythme/contre-rythme s’intensifie encore. Hier il articulait les séances, jusqu’au sein des séances elles-mêmes. C’est à l’intérieur des films qu’il s’avance désormais. Des frontières s’affirment tandis que d’autres se lèvent, les contrastes s’appuient et les lignes de l’analyse s’enroulent autour du cinéma documentaire, d’abord. Par-delà le cinéma, ensuite. Un documentaire qui n’en est pas un, un film en gestes séparés. Des trahisons, peut-être ?


    Cinquième séance des films en compétition

    London (Sebastian Brameshuber, 2026)

    Perplexité.

    L’histoire était pourtant simple. Quelques plans et l’on saisit ce qui sera globalement le déroulé des deux prochaines heures : Bobby, de profil, prend l’autoroute qui relie Vienne et Salzbourg. J’entends ce bruit dont il est difficile de distinguer ce qui relève du vrombissement du moteur, et ce qui appartient aux frictions continues des roues sur cette impeccable voie rapide. Silence des mots. Puis, prompt contre-champ dont nous ne verrons jamais le mouvement de caméra. Bobby prends des covoitureurs. En fait, Bobby prendra une auto-stoppeuse, un jeune militaire, des passeurs de frontières et je postule même qu’un soir, Bobby prendra un fantôme.

    Quitte à évaluer une règle générale autant la schématiser à grands traits. J’écris donc que bien souvent, un film documentaire qui se donne comme objet filmique principal une unique personne active deux fonctions possibles pour l’individu devenu ‘personnage’ : soit il est un sujet, soit il est un passeur. S’il est un sujet, le procédé est ontologique. Le film cherche alors à accéder à une réalité contenue dans l’existence même de son ‘personnage’. Les moyens techniques du cinéma s’activent alors pour faire advenir quelque chose de la vie de quelqu’un. S’il est un passeur, le procédé est méthodologique. Le ‘personnage’ est un levier vers l’ailleurs, qu’il s’agisse d’un milieu relativement impersonnel ou d’un ailleurs composé de nouveaux sujets. Bobby est un covoitureur régulier, la question peut donc être Bobby (ontologie) ou bien le covoiturage (méthodologie). J’aime les dispositifs clairs, qui ne dissimulent pas d’innombrables niveaux de fonctionnalité derrière une opacité parfois bien pratique. Le dispositif de London est on ne peut plus clair et littéral, ce qui le rend particulièrement pertinent : Bobby est un passeur au sens propre. Il fait passer des gens entre Vienne et Salzburg. En tant que ‘personnage’, il nous permet d’accéder à plusieurs réalités observables par ses passagers de covoiturage. L’intérieur d’une voiture placée sur l’autoroute, en y ajoutant le paramètre covoiturage, devient un milieu d’observation presque scientifique. Il pose la nécessité supposée de parler, un cadre d’intimité qui catalyse parfois une ouverture de soi au service de laquelle joue la certitude de n’en avoir aucun compte à rendre.

    Contre l’écueil principal qui s’offre à ce type de dispositif posons la limite. Qu’est-ce qui empêche de n’en faire qu’une fresque, variation ‘tranches de vie sur l’autobahn’ ? Le film s’en tient pourtant assez strictement à son dispositif, nous aurons un plan conducteur, un plan passager, un plan route depuis l’habitacle (triptyque géométriquement segmenté à l’identique sur toute la durée du film), parfois un plan banquette arrière, et parfois des plans sortie de véhicule sur une aire d’autoroute. Répond déjà à la question le fait que ce petit système sert des objectifs qui dépassent tout à fait la seule multiplicité de nos ‘personnages’ temporaires. Il devient assez rapidement clair que la prégnance de l’histoire politique couve le récit, de l’incongruité devant les autoroutes post-Anschluss au monologue d’un jeune communiste récitant sa lecture d’Avatar comme chef d’œuvre marxiste (alors que vous saurez bientôt sur ce même site qu’il n’en est rien, puisque le film de Cameron procède bien plutôt du nazisme) en passant par le spectre de la guerre se réinvitant en Europe. Je dois dire que cet aspect n’est pas celui qui a mes faveurs, je m’intéresse bien moins aux discussions qu’au fait même qu’elles aient lieu. L’attention portée aux respirations – qu’un plan de ventre sous un pull en laine viendra soutenir – ainsi qu’au vrombissement tranquille, imperturbable sous le silence et tout est mis en scène pour l’avènement de la révélation. Elle ne nous sera pas imposée, il faudra la chercher en nous.

    Il y en a une pourtant que j’ai trouvé bien habile. Un soir, où se déroule l’avant-dernier voyage, le geste de passage se retourne. Bobby prend en covoiturage une femme qui, face à l’habituel mutisme maîtrisé du conducteur, ne va pas s’en résoudre au silence de circonstance. Elle enchaîne les questions plus avant dans une politesse de coton, il se dévoile alors jusqu’à l’émotion. Nous savions déjà que la raison derrière ces trajets Vienne-Salzburg étaient de rendre visite à un vieil ami hospitalisé et dans le coma. Nous savons désormais que la raison impérieuse de sa dévotion est une forme de ressentiment à l’égard de leur éloignement durant des années. Quel geste plus filmique que la tentative sourdre de revenir sur l’éloignement en répétant la ligne entre deux villes par la voie rapide ? Il ajoutera tenir plus que tout à sa liberté, justifiant ainsi l’absence de relation amoureuse de longue durée, mais sans pouvoir dire ce que sa liberté lui a permis d’autre que de demeurer à ses côtés – comme un possible, comme un état ? Réponse floue mais évidente de la part de Bobby. Il dira d’autres choses, souvent clairsemées, dont la logique échappe parfois et qui sont donc bien un reflet du réel. Notre ‘personnage’ côtoie ainsi une contre-passeuse qui le force à se dévoiler. Son fantôme narratif. Dans cette autoroute nocturne, dans le brouillard qui devient momentanément une excuse (particulièrement belle) pour qu’il interrompe son émotion au prétexte de se concentrer sur la visibilité, c’est un entre-monde qui advient. Bobby à pris Virgile en covoiturage !

    Et puis, la perplexité. Elle naît des nombreuses questions que j’entretiens à l’égard du dispositif technique. Comment les cadres peuvent-ils être exactement les mêmes sur ces nombreux jours ; quelle caméra permet d’alterner aussi précisément et aussi promptement en se positionnant entre deux sièges avant ; pourquoi un militaire demande-t-il s’ils sont « seulement deux » à voyager puisque l’équipe technique n’est de toute évidence pas cachée, et quels sont ces étranges flous qui marquent l’image lorsque quelqu’un agite les mains devant la fenêtre pour soutenir son propos, pourquoi autant de personnes créditées à la VFX dans le générique ?

    La révélation adviendra dans la file d’attente pour les toilettes alors qu’une amie et moi étalons nos doutes. Un homme informé parle : dans une séance précédente le réalisateur explique avoir tourné sur fond vert, avec des acteurs. Je lirai dans l’entretien dédié que le contenu des discussions est tout de même tiré d’expériences réelles de covoiturage « à l’exception de l’histoire de l’ami hospitalisé de Bobby ». Mon bateau est un vrai bateau, à l’exception du fait qu’il flotte.

    Perplexité, non à l’égard du principe du film qui fait bien ce qu’il veut. Je prendrai simplement note de l’étrange rapport au monde que ce dessous-de-table révèle concernant son réalisateur. J’augmenterai ma note de l’observation que ce fonctionnement de fond est bien caché pour un spectateur qui ne fait pas de détour pour voir un film. Dévoiler ailleurs, c’est cacher. Perplexité parce que « grand prix » d’un festival qui semblait faire sienne l’ambition de mettre en avant des films constitués de l’effort difficile (et peu rentable) d’approcher le réel par un cinéma qui n’est pas celui du tour de passe-passe. Même s’il coule, un splendide bateau demeure splendide.



    Séance spéciale – UN CRI DANS LE NOIR (Bani Khoshnoudi)

    Lorsque Bani Khoshnoudi s’avance devant le public et que l’objet de sa présence est annoncé, je comprends qu’il ne s’agit ni d’une projection de film, ni d’une quelconque « performance » mais bien plutôt l’exposition d’une ébauche construite dans l’urgence. La présentation d’un film qui ne peut avoir le temps de se faire, face à l’inamovible nécessité des évènements. S’il y a projection, c’est celle d’images prises en Iran lors des différentes séquences de répression qui ont segmentées son actualité depuis trois ans environ. Toutes prises au téléphones, ces images feraient le cynique objet de l’appellation d’amateures dans le milieu, s’il n’était pas criant qu’elles sont bien plutôt concernées.

    Khoshnoudi, sur une table éclairée d’une lampe de chevet, se tient à gauche de l’écran dans l’axe perpendiculaire par rapport aux images et au public. Sa position n’est donc ni celle de la réflexion des images vers nous, ni celle de notre regard naïf vers elles. Son axe lui est propre. Elle lira bientôt un texte d’une trentaine minute, écrit de sa main. Les premières images nous parviennent, la réalisatrice s’élance dans son texte et le son interrompt son étendu à la portée de sa voix.

    Problème technique, bientôt les équipes s’élancent vers la résolution du problème matériel. Temps d’attente, deuxième tentative et c’est le son de la projection qui dysfonctionne. Une troisième courte tentative annule les progrès de la première réparation micro. La salle s’amuse de la situation, la réalisatrice offre quelques sourires de circonstance. Il serait possible de parler d’« effusion » ou de « primat » du réel pour présenter la scène, mais ce n’est pas tout à fait ça qui se joue. C’est la révélation d’une posture circonstanciée qui lève momentanément son voile. Nous sommes dans une salle de cinéma, dans le cinquième arrondissement parisien, exposés à des images témoins de violence politique qui nous sont renvoyés par effet d’écho. La technique nous le rappelle, la dédramatisation est possible pour nous. Elle aura lieu une fois la séance spéciale terminée, dès les quelques échanges de rigueur sur le porche du Reflet Médicis. Un cri, lancé dans le noir d’une salle dite obscure ne sort a priori guère de ses enclosures. C’est le sujet du texte.

    Alors que défilent les images grandes-habituées des différents flux d’informations continus, Bani Khoshnoudi énonce calmement sa réflexion sur l’action possible après la connaissance des images. Plutôt que de ressasser l’observation commune de l’incompatibilité entre la contemplation et l’action, la réalisatrice dessine les contours d’une posture inconfortable et révoltée, celle de la douleur et de l’urgence, celle de la nécessité. Elle déplie, plutôt qu’elle ne questionne, la distance. L’écoutant, je réfléchis.

    Peut-il seulement y avoir image, ou expérience de l’image, sans distance ? Il suffit de penser à la distance historique.

    Peut-il, plus spécifiquement, y avoir expérience de l’art sans distance ?

    Rejoignant l’examen du mouvement qui fait au mieux déboucher la contemplation dans la révolte comme sentiment, mais jamais dans la révolution comme pratique, peut-il y avoir expérience de l’art sans artiste ?

    Nous ne répondrons pas à la question sans attaquer bon nombre de socles sémantiques et politiques, avec en premier lieu celui de l’artiste comme statut social de médiation ou comme possibilité de mode d’être. Reste que ces questions soulignent la profondeur de la mise en jeu de la distance entre représentation et perception. Khoshnoudi enveloppe le brûlant de ce principe dans une formule transperçante que je note immédiatement : « Les images disparaissent comme les peuples ». Brièvement, je résume les réflexions autour d’un schéma :

    Puisque l’image est un langage et qu’il y a donc un langage iconographique, alors cela suppose une distance. J’en tire que l’image pose l’enjeu de la preuve en tant que permission de l’action. Le langage interagit autant avec la culture qu’avec l’engagement. Il n’existe, comme fin de non recevoir à toute prétention au cinéma « militant », aucun film qui ne laisse pas ses spectateurs assis à la fin de la séance. C’est le moteur du langage par l’image – entendre ici la représentation iconographique, cinématographique si l’on y ajoute le mouvement – qui nourrit la compréhension et l’action. Sans être entreprise par un appareil de langage, l’image ne renvoie au spectateur que le reflet de sa propre fausse conscience. L’une des intervenantes – je n’ai pas noté laquelle – animant la brève discussion de fin de séance résume plus poétiquement que moi la portée de ce double iconoclaste : « Quand il n’y a plus de mot, la mort a gagné, le suicide est possible. »

    Non, le cinéma ne suffira jamais. Et c’est bien son insatisfaction naturelle et perpétuelle qui le rend pertinent.

  • Écrans du Réel #02 : mardi 24

    Écrans du Réel #02 : mardi 24

    Deuxième jour du festival, les couples de rythmes s’affrontent. Dans la combinaison de mon envie de rattraper les deux premiers jours esquivés et de la séduction que joue les synopsis de séances, je programme un grand nombre de projection. Chacune de ces projections est multiple, les sélections de compétition font suivre plusieurs moyens et longs métrages, tandis que les séances de rétrospective du cinéma de Luke Fowler articulent plusieurs de ses courts-métrages autour de films plus longs. L’intensité des passages d’une salle à l’autre, d’un film à l’autre dans une effervescence caractéristique des festivals s’alterne avec le rythme lent des images documentaires, le temps de la pose, la lenteur de l’exposition et du développement de la sensibilité. En même temps, un mouvement parallèle se compose entre mes mouvements d’attachements et de détachements vis-à-vis des films. Mes sensations et mes pensées se polarisent, pour et contre, entre les séances et entre les films des séances.

    Accélération. Début du premier mouvement : 13h30.


    Troisième sélection des films en compétition

    Rebelote (Skander Mestiri, 2026)

    En introduisant la projection, la présentatrice explicite le sujet du court documentaire : le réalisateur et une amie assistent à un week-end au cours duquel d’autoproclamés « collectionneurs » se réunissent et reconduisent de fausses batailles façon Seconde Guerre mondiale. Ils sont « collectionneurs » d’uniformes, de répliques, d’écussons, de véhicules et de matériel des principales nations occidentales ayant participé au conflit. Un passe-temps hétérodoxe se jouant dans une sorte de nulle part provincial. La présentatrice conclut en y accolant de brèves remarques personnelles, je cite de mémoire : « l’atmosphère paraît d’abord joviale, puis elle apparaît carrément réactionnaire et c’est un peu glaçant ». Ce type de glissement m’a toujours étonné dans la construction d’un film, et je dois dire ne me souvenir de ce ressenti que face à des programmes documentaire télé, du genre de ceux dont on débat bien mieux de l’éthique que des images.

    Le film dispose ainsi la rencontre entre l’équipe du film et les collectionneurs, ne cachant presque rien. Nous voyons les discussions préliminaires où il est difficile d’avoir quelque chose de profond à se dire, ils se parlent du beau temps, du lieu de vie parisien de leurs invités. Ces derniers gardent au montage une scène où le réalisateur peine à trouver des vêtements « qui font Seconde guerre » pour ne pas trop contraster. Il faut bien dire que la présentation est efficace au sens où – comme le décrivait fort justement la déclaration de la présentatrice de séance – on se sent bien, avec eux. On se sent bien avec l’univers qui est dépeint et l’atmosphère que le montage se propose, très adroitement, de reconduire malgré quelques coutures narratives un peu apparentes qui laissent deviner un tournage assez éloigné du résultat produit. Au premier abord, je me sens bien dans le film.

    Et puis, une scène : filmant leur rencontre avec de nouveaux membres du camp, l’un d’entre eux s’adresse assez franchement à l’équipe en se présentant comme responsable communication. Il doit s’assurer un peu du contenu de leur film. Il explique qu’ils ont déjà eu des déconvenues avec un projet pour YouTube dont le résultat donnait une image spectaculaire bien plus qu’honnête des « collectionneurs » et qui donc leur déplaisait. Il poursuit, soutenu par ses camarades, affirmant qu’ils cherchent à éviter la caricature politique et qu’ils sont seulement investis de la passion pour la représentation historique. Une idée dont on objectera effectivement que la vision d’uniformes SS portés aujourd’hui la contraste assez franchement pour n’importe quel spectateur. « Bien sûr » répond le réalisateur. Puis, une nouvelle scène interrompt abruptement la séquence précédente pour laisser dire à un filmé (vraisemblablement comme chute d’une blague dont nous n’avons pas le début) la seule phrase « T’es une sous-race ! » suivi d’un rire gras. Une femme en costume nazi explique longuement sa passion pour l’histoire allemande et son intérêt pour « tout ce qu’Hitler a pu faire » ainsi que sa volonté de trouver un poste proche de l’Alsace pour investiguer les musées. Dans son long monologue improvisé et sans relance de l’interlocuteur, l’hésitation semble dessiner la confusion idéologique.

    D’un coup, les quelques minutes d’avant séance où j’entendais le couple à ma gauche, et le couple à ma droite, pester sur les égarements de cette « honteuse ultra-gauche » à la différence de la respectable – et inaudible – ‘vraie gauche’ prend la résonnance d’une ironie amère.

    Nous verrons un homme prendre fermement mais peu efficacement la défense des écussons d’un camarade pour expliquer en quoi leur origine n’est pas celle du troisième Reich. Nous verrons un homme cacher ses tatouages en se sachant filmé. Nous verrons un enfant jouer à l’arrestation d’un prisonnier de guerre rigolard, finir par mimer de l’exécuter. Nous ne verrons presque rien des représentants costumés de la France Libre pourtant bien présents dans les cadres. Nous ne verrons presque rien des batailles sensées être le cœur du week-end. Ou plutôt, nous passerons plus de temps à rigoler du mauvais jeu d’acteur d’un « collectionneur » auquel le réalisateur demande de mimer le sursaut afin de monter ses réactions sur des bruits d’explosions. Il n’en fera au final rien, mais laissera la séquence du non-acteur de toute sa durée et sans coupe pour que nous puissions en savourer le ridicule. Nous verrons, pourtant, la commémoration finale dans le village où un montage adroit passe d’un même jeune homme en costume allemand durant le camp désormais rendu à son uniforme « réel » de garde républicain. Nous entendrons, dans cette même séquence, le discours en l’hommage des « hommes, femmes et enfants qui se sont sacrifiés pour que la France demeure libre ». Dissonance cognitive nationaliste, préférence nationale appliquée au fascisme ou aveu inconscient du manque de rigueur derrière l’espièglerie du film ?

    Rebelote coupe des phrases, contredit les discours par la confrontation des cadres. Il laisse dire à ses sujets « On ne veut pas qu’il y ai malentendu sur nos intentions politiques » tout en instillant le doute à l’encontre de ces paroles. Cette espièglerie prend parfois les atours d’une naïveté déconcertante à l’égard des images tournées et montées. Je repense à l’intervention de ce responsable communication méfiant après sa mésaventure YouTubienne, et je constate que le film s’engouffre dans la même brèche. Le réalisateur affirmera n’avoir pas encore montré les images aux filmés mais « qu’il faudra bien ! » d’un ton gêné. Lorsqu’au sein même du film le réalisateur est invité à exprimer avec franchise le regard qu’il porte sur le camp, il bafouilles des propos de complaisance mais est providentiellement interrompu par une proposition de bière, ne répond donc jamais à cette invitation de franchise, et garde cela au montage. Le film construit une ironie, il semble s’aveugler de la l’épaisseur de sa présence dans un milieu, donne raison à des méfiances et projette le tout à Paris.

    Je m’interroge : pourra-t-on retourner filmer dans ce camp, dussions-nous en explorer l’imaginaire fasciste avec un peu plus de tranchant ?

    Spinoza répondait, sans le savoir, à la question de la nécessité ou non d’aimer les personnes que l’on filme : point de nécessité, mais la condition à filmer des personnes que l’on ne souhaite pas aimer est de chercher à les comprendre. Aux bons sentiments l’image contre-attaque, reste une histoire à creuser encore un peu plus la distance entre les artistes parisiens et leurs « personnages » provinciaux ?

    En dernière image, il me reste la première, celle qui en fait l’affiche. Cette image de deux hommes vêtus d’uniformes trop grands pour eux dans un garde-à-vous anachronique, au bord d’un fossé. Comme deux enfants qui jouent à la guerre, le malaise en plus. Cette image m’intriguait et me plaisait, elle est responsable de mon choix pour cette séance. Finalement elle est l’arrêt sur image d’une scène où l’on comprend que les individus sont placés par le cinéaste dans le but de les filmer fixement, dans ce même choix de durée qui ne laisse échapper que le ridicule sauce Strip-Tease. Capter le ridicule d’une situation pour en rire est un geste, le mettre en scène pour en rire en est un tout autre. Et celui-ci ressemble bien à un doigt d’honneur, fût-il justifié.

    Labore Nobile (Juliette Achard, 2026)

    Bien des films s’empressent de cracher leur dispositif comme dans un double geste. D’abord pour exposer un maximum de leur temps à l’esprit du spectateur, ensuite pour sembler n’avoir rien à cacher. C’est peut-être d’autant plus vrai dans le cadre du cinéma documentaire où la perception et l’appréciation du réel par les moyens détournés de l’expérimentation cinématographique se dote d’un engagement envers l’ouverture de l’horizon, la justesse du propos, la déconcentration des savoirs. Cet engagement n’a qu’une compatibilité limitée avec la cachotterie de l’initiative ou le goût pour un mystère qui n’aurait pas pour objectif d’activer le dépassement critique du spectateur – Godard s’en est fait professionnel. Peut-être aussi qu’il y a à l’œuvre une forme de fierté de la trouvaille qui s’empêche de garder plus longtemps pour soi les moyens détournés qui ont été trouvés au bout du chemin de cinéma par lequel le film s’est construit. Ce détour pour mieux dire en quoi j’ai été surpris et heureux de voir qu’un (premier!) film procède à l’inverse. Non pas heureux parce que la transparence des procédés filmique me semble être un écueil, heureux à la fois par le simple goût de la diversité des constructions narratives et parce que, pour une fois, mon expérience d’un film évolue en mouvement inverse suivant l’axe des abscisses. Au fil des minutes, mon regard se pose du creux vers le relief, du banal jusqu’au remarquable.

    À Saint-Nazaire, la réalisatrice rend compte du port et du macrocosme de structures et de cellules sociales qui se compose autour du chantier naval. Il s’agit donc d’un lieu dont le film se propose de souligner le déploiement de la vie sociale et politique en son sein. Nous savons qu’au contraire d’un film dressé autour d’une personne devenue « personnage », la tâche est moins naturelle. Je note déjà, pour en revenir au propos de départ, qu’avant de savoir comment le film procède nous faisons l’expérience qu’il procède lentement. Un certain ennui s’installe de prime abord. Nous croyons voir l’étalage d’une présentation en mosaïque plus ou moins efficace et relativement en surface. Il y a des plans du point de vue d’une rue de la ville où des navires se dressent par delà les maisons, des plans larges de chantiers où s’activent les travailleurs-fourmis, des grues, la mer et des gilets de signalisation. Pas d’outillage visuel qui convoque déjà une « aura », pas de pellicule 16mm ou de desktop screening mais une captation numérique bien construite et sûre d’elle dépourvue d’investigations colorimétriques outre le gris du ciel et du quotidien. Aussi le son suit fidèlement l’image. Il y a bien une voix-off qui récite des phrases d’une poésie un peu aérienne que l’on arrime à peu près au sujet, mais qui paraît plutôt tenir le rôle d’un geste artistique à peu de frais.

    Je me souviens m’évader et dessiner dans mon esprit ce que j’imagine être l’exécution du tournage, les autorisations pour filmer dans le port, connaître l’heure de départ des bateaux, installer les plans fixes.

    Mon voisin de gauche s’endort minute 40 et se réveille 5 minutes plus tard.

    Un premier entretien prend place, il s’intéresse au travail et au parcours d’une travailleuse reconvertie en responsable d’équipement pour ingénieur. Cet entretien est relativement court, les autres s’accéléreront peu à peu : un grutier, dans un même monologue, décrit son travail et les contenus potentiels des conteneurs puis s’interroge de voir à la fois des importations et des exportations de patates, « illogique ». Un ingénieur décrit son travail et explique aimer son temps partiel qui lui permet de jouir de son loisir balnéaire, nous le voyons alors à la plage s’élancer vers la mer, nous ne le verrons plus. Dans une séquence passionnante, trois générations de dockers d’une même famille échangent leurs points de vue sur leur métier, sur la base d’un texte récité qui donne lieu à des paroles libres. Je m’aperçois que je me suis redressé de mon siège. Nous comprenons que les paroles en voix-off constituent une plateforme d’expression, un outil de mise à niveau des propos qui ouvre sur les interconnexions étranges des univers éparses qui gravitent autour du port. Labore Nobile fonctionne comme ça de tout son long, au miniaturisme naturaliste il préfère l’affirmation des fenêtres sur le réel sensible qu’offrent les êtres qui constituent le sujet : le chantier.

    Je crois qu’ici le « réel » ne se négocie pas. Il est affirmé dès son dépassement du cinéma, ou par le cinéma. Dès lors, la narration se donne l’objet du réseau, du lieu comme rencontre des flux de capitaux, flux humains, flux sociaux. Avec son temps d’exposition et sa certitude envers sa recherche, le film donne toute la consistance à son ambition, à savoir la mise à l’épreuve objective de la formule surlignée : « par le travail qui t’anoblit ». Rendu au bout du chemin, j’écris qu’il propose l’une des plus belles réussites d’affirmation de ce qu’est l’échelle cinématographique, et de ce qu’elle peut.


    Le temps change, je manque de vêtements intermédiaires. Je pars chercher une veste soldée à Rivoli, ça me servira à Paris. J’écris mes idées et quelques connexions logiques dans le métro.


    Rétrospective Luke Fowler, séance #06

    For the islands I sing (Jordan MacRae, 2026)

    La séance place en introduction, comme une invitation, ce court métrage d’un cinéaste ami de Luke Fowler.

    Ce voyage dans les Orcades est double car en trouvant le lieu, il recherche l’époque. En citant le poète, il investigue son inspiration. Si le court-métrage peine à trouver un rythme qui ne soit pas celui du collage, cette accumulation ouvre une poésie synonyme de confrontation des temporalités. La pellicule 16mm convoque un passé à mi-chemin entre la recherche objective d’un temps perdu et la nostalgie d’une époque non située. Le poète et l’opérateur photo sont côte à côte et dressent un même geste : si le poème récité déplore la perte de vitalité qui se jouait dans l’exode rural et la modernité citadine regrettant la « vraie » vie paysanne, la Bolex dote ce sentiment d’une incarnation graphique. Tout ici semble convoquer Derek Jarman et des souvenirs d’A Journey to Avebury me viennent. Bien au contraire de ce dernier, n’y a-t-il pas dans ces regrets d’une aura ‘authentique’ située dans un double passé une nostalgie qu’on dira réactionnaire ? Le tout est de savoir si ce 2x-mouvement de recul consiste en une ironie ou un cynisme.

    Cézanne (2018)

    Au travers d’un rythme impressionnant, du nouveau se produit. Mimant plus ou moins intentionnellement le registre du film de vacance familial tourné à la Bolex, Fowler construit un essai documentaire personnel. Le fourmillement correspond moins à une confusion qu’à l’élaboration d’un brouillon qui, s’il ne semble pas nous être entièrement destiné, touche par la sensibilité frontalement émouvante qui se dégage du contact entre des images rendues à leur organicité. Si selon moi la pratique du film pellicule ouvre à de nécessaires débats, il ne faut pas pour autant entendre la recherche de « justification » comme une atteinte à la gratuité essentielle des formes d’art. Il est bien plus intéressant d’ouvrir ici une investigation des modes opératoires et des univers mentaux et affectifs des créateurs. Cette pratique étant au cœur du travail de Fowler, il convient de s’y arrêter pour déterminer ce qui se situe du côté de la tendance et de l’affect réactionnaire, et ce qui se situe du côté de l’expérimentation cinématographique. Pour Cézanne il y a, je dirais, « justification » en ce que la pellicule invoque – plus qu’elle n’évoque – des fantômes, des âmes. Ceux-ci apparaissent une fois les gens, les choses et le négligeable rendus palpable sous la lumière battant cette pellicule.

    Houses (for Margaret) (2019) et Being in a place – a portrait of Margaret Tait (2022)

    Quelque chose touche énormément dans Houses (for Margaret). D’une part le poème, évidemment central, qui déclame avec la simplicité et l’horizontalité propre à la poétesse son rapport au(x) « chez-soi », dans ce style puissant d’ouverture vers l’intérieur. D’autre part une douce sous-exposition qui aplanit, lisse, recouvre la fonction des images vis-à-vis de leur historicité (nouvelles prises de vue d’objets du passé) en les plaçant derrière un glacis visuel. Enfin, l’évidente proximité qui se dégage des deux artistes sans qu’il n’y ai co-création. L’œuvre en tant qu’intemporalité, faire avec, faire sans. Being in a place convint bien moins dans la durée et dans la multiplicité des objets convoqués pour faire film. Le conflit des rythmes est structurel, si le film consiste en une création de mode de résonance particulier entre les matériaux et les archives entre-elles, alors il manque un travail d’écriture narrative qui organise tous ces rythmes dans un rythme global. Le mouvement est primordial, dans les prises de vue ainsi qu’entre-elles, il fait du rythme un pont entre les mondes qui sont convoqués sans parvenir à devenir un liant de l’effervescence d’objets convoqués. S’il y a bien une hallucination – habilement guidée – des images vues, il y a aussi de la stupéfaction face à cette fabrique d’éblouissement. La difficulté d’établir une trajectoire stricte rappelle le danger qu’il y a à laisser l’archive, par sa qualité ou sa quantité, déterminer le film d’archive qui demeure avant tout un film.


    Rétrospective Luke Fowler, séance #07 :

    N’Importe quoi (for Brunhild) (2023) et N’importe quoi (Extérieur – Jour) (2024)

    Deux parties d’un même portrait, celui de la compositrice Brunhild Meyer-Ferrari. Luke Fowler s’évite soigneusement de délaisser l’image au profit de l’écriture sonore pour donner place à l’artiste dont il dresse le portrait. Cette image prend la clarté la plus objective dans la première partie, et un relief plus saillant à l’intériorité dans la seconde. Pour autant, les jeux de synchronicité entre le vu et l’entendu forment l’œil du cyclone. Les grincements du parquet de bois appuient la présence en intérieur, ils en creusent l’empreinte dans cette étrange infamiliarité du dedans qui traversent les films du réalisateur. La compositrice sujet du film devient l’occasion de refaire la démonstration que le son est le socle de la création filmique dans une cinématographie de l’espace. Ici, une piste sonore fixe sur des images désynchronisées. Le mixage du bruit de fond est, chez Fowler, le doigt posé sur l’étrangeté. De même, un rythme toujours identique – qui agit en nous comme une familiarité et non une lassitude – se construit à partir des mouvements irréguliers et des flashs de bobines.

    Being Blue (2024)

    Une émotion intense s’empare de moi lorsque les couleurs adviennent. Des couchers de soleil tragiques, dont les cents nuances d’orange s’apposent sur l’herbe battue par le vent, se fondent sur la dernière demeure de Derek Jarman reconvertie en atelier. Ces couleurs-ci entretiennent un rapport particulier avec une autre, unie, qui se maintient fixement dans mon esprit comme l’éléphant que j’identifie imaginairement au milieu des pièces vides que filme Fowler. Tour à tour, les couleurs que captent le réalisateur à Prospect Cottage contrastent, balancent, nuancent, annulent le bleu sombre que Jarman, mourant, nous a fait fixer en guise de dernier legs. Il était déjà perceptible dans les autres travaux du réalisateur de Being Blue, le voilà advenu comme sujet d’un hommage dont la beauté s’incarne dans la partialité des archives mobilisées. Les bonnes manières veulent que l’on réponde à la poésie par la poésie, alors en voici une étrange. La curieuse beauté des écritures numériques de la page Wikipédia anglophone du « Dungeness », cap de la côte du Kent, dont voici une traduction : « Parmi les maisons remarquables, citons Prospect Cottage, ancienne propriété du regretté artiste et réalisateur Derek Jarman. Peinte en noir, la maison arbore sur l’un de ses murs un poème extrait du recueil « Le Lever du soleil » [The Sunnee Rising] de John Donne, inscrit en lettres noires. Le jardin, à l’image du paysage austère et balayé par les vents de la péninsule, est composé de galets, de bois flotté, de ferraille et de quelques plantes rustiques. »

    Trop fatigué, j’annule ma séance du soir, « Mare’s Nest » de Ben Rivers.

  • Écrans du Réel #01 : lundi 23

    Écrans du Réel #01 : lundi 23

    Le cinéma et le réel sont, a priori, deux choses qui traversent ma vie assez régulièrement. Deux surfaces-disciplines-ou-phénomènes que je me targue de manier conceptuellement et pratiquement, avec l’arrogance de ceux qui se permettent d’écrire. C’est donc tout naturellement que j’opère les démarches d’accréditation pour la 48éme édition du festival documentaire – ça tombe bien – dit Cinéma du Réel.

    En tournage dans le sud de la France, je rate le premier weekend du festival. Il me reste 6 jours, avec rien d’autre à faire que d’arpenter les circuits reliant les cinémas partenaires du cinquième arrondissement. Réservation en ligne la veille à dix heures, l’expérience de l’année dernière me fait savoir qu’il faut s’y hâter comme pour le lancement d’une tournée des grandes salles par un groupe renommé. Les parisiens ont soif de réel !

    Dimanche, j’interromps mon tournage pour sortir mon ordinateur portable et réserver les premières séances du lundi. Lundi, le retard de mon train me permet de réserver mes séances du mardi en étant attablé à un café de la gare d’Avignon TGV. J’arrive à midi trente à Gare de Lyon, j’ai juste le temps de filer au bureau des accréditations. Pas de déjeuner, je dois récupérer mon billet moins de quinze minutes avant le début de la séance. De l’Arlequin au Saint-André-des-Arts, il y a un quart d’heure en marchant. Le soleil ferait presque regretter l’obscurité des salles. Billet en main, vingt minute d’attente, et le film se lance.

    Un chant aveugle (Stefano Canapa et Natacha Muslera, 2026)

    Les premières secondes du film avancent lentement et profondément dans le spectateur. Comme une machine qui se met en route, le dispositif s’expose avec calme. Un bourdonnement qui rappelle celui d’une bande pellicule qui tourne dans un projecteur, un monochrome, un clap, c’est un début de tournage. Nous saisissons alors le premier, et seul, entretien avec Angélique. Malvoyante de naissance, elle ne se figure ni les êtres ni les choses, mais les conçoit dans l’espace et perçoit parfois leur lumière lorsque cette dernière frappe sa rétine. Chanteuse, elle fait sonner sa voix dans un chœur composé en grande partie de personnes malvoyantes. Ce chœur voyagera au Japon, dans une recherche anachronique des Goze (瞽女), vocalistes non-voyantes qui accompagnaient leur itinérance de chant et de musique de shamisen de la période Edo jusqu’au début de notre siècle.

    Rapidement, des écrans noirs viennent se substituer à l’élégante image au grain bien connu et c’est alors le son qui déploie tout son relief. Tout le principe de l’expérimentation documentaire est exposé avec aisance. La sensation qui advient est celle de notre main comme si elle était prise pour nous mener dans l’écran. Ces quelques premières minutes suffisent à éviter la perplexité momentanée qui se dresse entre le film expérimental et nous, lors du premier contact avec le résultat d’une exploration hors des sentiers battus, l’abrupte rencontre d’une expérimentation qui nous vient de trop loin, trop rapidement. Pour Un chant aveugle, l’écriture est surtout sonore. Lorsque les images se retirent au profit d’écrans noirs brouillés par la pellicule à vide, c’est pour inviter les bandes sonores à un plus grand espace dans l’accueil sensible du spectateur. L’image procède par frottements, produits par les nombreuses superpositions et les légers (mais incessants) mouvements de cadre. Quelques boucles visuelles sont montées comme pour reproduire ces frottements dans la dimension même de la durée.

    Rapidement je me demande pourquoi est-ce que je me sens amené à fermer les yeux durant les séquences de noir ?

    Ce geste est immédiatement associé au fait de s’approprier le son, c’est une chose. Est-ce que ce geste ne met pas aussi l’accent sur une rupture, même fine, entre le régime d’image et le régime de son alors que le film paraît précisément rechercher la surface sensible de contact entre les deux ?

    Au travers du monochrome et de l’enregistrement pellicule, le film affirme une démarche de report (du) sensible. Tout est affaire de relief, de sinuosité. Il y a du visuel dans ce son rendu organique, et il y a du sonore dans cette image pellicule frappée rythmiquement par les lumières, en écho aux propos d’Angélique en incipit sur sa perception percussive des jaillissements lumineux. L’expérimentation pellicule permet d’explorer une idée de résonance et d’écho dans l’image tandis que le son, en digne représentant de la tromperie au cinéma, donne lieu à une anti-image lorsqu’on se met à en rechercher vainement la source. Pas de hasard si l’équipe technique du son tient une place non accidentelle dans l’image et constitue même parfois l’objet de certaines prise de vue. Demeure la question de savoir où précisément ces deux mondes se rejoignent. S’entrecroiser n’est pas se rencontrer, ou bien se rencontrer plusieurs fois lors de points de contacts éparses. A côté du tendre accueil qu’offre Un chant aveugle, il y a donc une étrangeté et des doutes qui prennent toute leur place. Une étrangeté physique et des doutes sensibles.

    Si une bonne partie du dispositif paraît affirmer la recherche d’une inquiétude, c’est que la peur de l’obscurité est convoquée. Au travers de la fascination iconographique qu’entretien le film par rapport au Japon par la perception de son urbanité obscure, de ses trains-métros sillonnant les étranges étendues et de la reproduction même des Goze qui est entreprise en jouant des silhouettes dans l’ombre, il nous revient en tête qu’il s’agit là d’une terre de fantômes. Les fantômes des projections occidentales, déjà, et puis de ces fantômes qui naissent de la cécité, elle qui n’existe que parce qu’elle est un spectre au sens double de ce mot. Inquiétude du naturel et apaisement par le collectif s’articulent tout au long du film, donnant chacune matière et contraste à l’autre. Et le fantomatique, craint ou séduisant, de procéder du même manquement de point de contact entre les phénomènes physiques et leur aura.


    16h. Environ deux heures d’attente avant le prochain film. J’ai perdu mon stylo alors j’achète un bic au tabac. Je déjeune enfin au comptoir d’un snack italien et rédige quelques notes à chaud sur le film. Puis, place de la Sorbonne, j’attends 18h45 en lisant quelques pages sur un banc.


    Levers (Rhayne Vermette, 2026)

    L’image qui me vient pour caractériser Levers est celle d’une peinture imaginaire. Plutôt, un recadrage de cette peinture imaginaire. Dans l’angle d’une représentation quelconque de la vie quotidienne, je vois une ombre qui confine à l’obscurité la plus totale en son centre et l’ombre de cette ombre, ou bien sa bordure, d’un rouge couleur de sang chaud. Une malédiction embusquée et une violence sourde lestent le récit poétique de ce film dont la présence politique, pourtant prégnante, est tue. Le film de Rhayne Vermette joue la mise à distance, l’obscurité est le cœur même du récit et des images. Aussi l’objet du récit n’est qu’à demi dévoilé : une explosion retentit et le soleil disparaît. Dans un calme engourdi, les personnages anonymes ne s’assurent que du bon déroulé de leur quotidien, travail, jeu de carte. Bientôt ils guettent l’évolution de la situation. Tantôt par les fenêtres contre lesquelles cogne le vent. Tantôt sur les écrans cathodiques où les journaux télévisés transmettent les images aubéennes prétendument obtenues à l’autre bout du globe tout en annonçant le retour de l’astre pour le lendemain, nous n’en verrons rien.

    Levers paraît serein quant à son rapport au cinéma. Je dirais qu’un tel type de rapport est serein lorsque l’initiative de la forme prolonge celle du récit. Cette initiative est ici une opération de distanciation qui s’incarne cinématographiquement dans les ombres et les creux des plans. La double exposition, le minutieux travail d’éclairage et le choix de caméras défectueuses apportent des écarts et une porosité objective. Les visages et les voix sont mis à distance bien mieux que dissimulés, l’éloignement est préféré à la coupe hors-champ : le récit procède donc du mystique, non du mystère. C’est une éclipse, plus qu’une disparition.

    En invoquant un ésotérisme qui tient autant de l’animisme autochtone que du christianisme des origines, le film laisse courir une étrangeté à la rencontre de l’humain et de son milieu. Cette étrangeté aux allures de malédiction s’invite dans les interstices de la normalité moderne, catalysée par l’obscurité que ce retrait du soleil impose partout. Elle s’incarne dans cette statue demeurée cachée derrière un drap rouge lors d’une inauguration dont on apprend facilement l’histoire coloniale. Elle parcourt les conversations et les écrans télés brouillés par les oscillations et le flickering, elle frappe même à la porte sous les apparences d’une bourrasque et elle finira, sans surprise, par s’incarner dans le choc d’une voiture contre une abstraction supposée animale sur une route, dans le noir. Il n’y a guère de mystère sur le rôle que tient cette religiosité dans le discours du film sur le colonialisme, le mystère n’est pas sujet du film mais bien une modalité d’expression visuelle et politique.

    Autrement dit, cette opération de distanciation en pointe une autre du doigt : les modernes se sont eux-mêmes mis à distance de leur milieu (parce qu’ils sont des modernes), et ont mis autrui à distance de leur milieu (parce qu’ils sont des colons), rien d’étonnant à ce que ce soit dans les obscurités de ces mises à distances que pointent leurs malédictions venues de la Terre.

    S’il cadre les obscurités, Levers est optimiste quant au retour de l’astre. Il y a bien une violence ourdie en retour contre les violences coloniales, mais l’œuvre n’en est pas pour autant un exutoire de ressentiment puisque par nature, une grande charge poétique se situe toujours du côté de la vie.

    Néanmoins, la distanciation est aussi jouée à l’égard du spectateur. Vermette ne cache pas son discours, il ne s’adresse guère aux blancs et il est poétique plus que didactique. Je suis loin de dire que le film se met à distance de certains spectateurs, ce n’est précisément pas le cas car la sérénité qu’il entretient vis-à-vis du cinéma et la charge d’espoir qu’il contient permet à chacun d’y être sensible. Seulement, un spectateur trop mis à l’écart de toute expérience sémantique peut se mettre à chercher l’interaction en lui-même et, pour faire écho à des propos entendus en sortie de salle, je crois que le film a beaucoup moins à gagner en étant un support de méditation et d’hypnose que lorsqu’on s’obstine à y déceler des vérités.


    21h. Sélection de premiers courts-métrages.


    Posture difficile que d’écrire sur des premiers gestes de cinéma, des premiers projets qui s’osent au public. Il s’agit de prendre en compte leur « jeunesse », sans leur nier la juste prétention qu’ils ont à constituer des œuvres abouties. Leur porter préjudice en risquant de les affubler d’une critique trop définitive qui découragerait leur public comme leur créateur, ou en les passant sous silence ? Finalement, je ne suis pas sûr que grand monde se soit encore décidé à ce propos.